FLYINGDOCTOR à dit le mardi 16 novembre 2010 23h34
Publié dans "Portances et Trainées" le magazine n°37 de l’Aéroclub de Mulhouse
VOL VERS BOSTON…DANS LE SILLAGE NOSTALGIQUE DU 80° ANNIVERSAIRE DE LA TENTATIVE DE NUNGESSER ET COLI…
La grande majorité des vols transatlantiques se déroule maintenant sans le moindre incident. Celui-ci en fait partie. Alors, le nez au hublot, comme d’habitude, mon regard laisse s’échapper la côte française puis les îles anglo-normandes et, l’Océan Atlantique, qui scintille en ce début d’après midi, me pousse à la rêverie et aux souvenirs historiques.
J’imagine Charles Nungesser, l’aviateur héros de la guerre de 14, passer la porte du bar « Le Croissant » pour y retrouver son ami François Coli, assis à la place même où fut assassiné Jaurès.
Perdu dans mon petit délire, j’écoute leur conversation :
Alors, François, quoi de neuf ?
Rien de bon. Le Bernard Tango n’a pas tenu aux essais.
Tu abandonnes tes projets de vol transatlantique France- Etats-Unis ?
Tu charries, non, des fois ? J’ai un type en vue avec un appareil capable.
C’est-à-dire que l’on pourrait, peut être, s’associer ?
C’est ainsi que l’accord avec l’ingénieur et constructeur Pierre Levasseur ne traîne pas. Après un an de galère, de promesses d’appuis officiels jamais tenus, d’incrédulités et de sourires narquois des petits copains, le projet semble, enfin, prendre forme.
En septembre 1926, l’avion marin ; prototype issu du PL 8, quitte le bureau des épures pour l’atelier de montage et, bientôt, le moteur de 450 Cv Lorraine Dietrich 12 Eb tourne rond au banc d’essai.
Le 26 septembre, son ami René Fonck s’écrase au décollage à New York avec son biplace Sikorski. Il survit à l’inverse de deux de ses coéquipiers mais sa carrière s’arrête là.
« Nunge » travaille méthodiquement. Il surveille toutes les phases de la construction et « potasse » sa navigation. Il écrit à sa femme Frances,rentrée aux Etats-Unis : « ma réussite marquera l’avènement d’une ère nouvelle…Derrière moi, je vois des flottes aériennes s’élancer…Avant 10 ans, elles assumeront un service régulier avec aisance et sécurité… »
Lorsque l’avion marin fait ses premiers tours de roues sur le tarmac, son ami, le journaliste Mortane, l’interpelle :
Comment vas-tu le baptiser, Charles ?
« L’Oiseau Blanc », personne ne saura pourquoi mais, au Texas, dans une lointaine tribu Comanche, sur les rives de la Rivière Rouge, ce sera ma manière à moi de remercier le Sachem Tawtsée de son accueil. « Mon frère, l’Oiseau Blanc est un grand guerrier de sa noble nation, la gloire et l’espoir de ses ancêtres. La nation Comanche est fière de te compter au nombre de ses fils ».
Et puis l’Oiseau Blanc vole enfin pour la première fois et les essais se poursuivent dans la discrétion. Avec les 4 000 litres d’essence qu’il peut emporter à pleine charge, son autonomie à 165 Km/h est de 7 000 Km et il y a 6 000 Km à franchir pour atteindre New York. Les essais en altitude permettent à Coli de monter à 6 500 mètres par une température de – 26°C. Le Levasseur est testé avec satisfaction à la charge utile de 4 tonnes et à 200 Km/h.
A l’ingénieur qui souhaitait installer la TSF, Nungesser répond : « Mon cher Farret, je songe à la victoire, pas à sauver ma peau. Vos postes, récepteurs émetteurs, accus et tout le bazar, c’est autant de dizaine de litres en moins. Ce n’est pas avec des ondes que je traverserai l’Océan. Pas de radio ; de l’essence, le plus d’essence possible. Songez – y ! »
L’hiver 1926-1927 se passe à effectuer des réglages et à étudier les rapports météo pour préciser la route Nord ou la route Sud.
Le 16 avril, l’ « America » de Byrd s’écrase sur la piste de Teterboro (New York). Le pilote est sauf mais l’appareil est détruit.
Le 20, « Miss Columbia », le Bellanca de Chamberlin perd son train d’atterrissage au cours d’essais.
Le 26, l’ « American Legion », le grand biplan de Davis, Franck et Wooster s’écrase au décollage dans les marais de Langley Field.
Le 29, sa femme lui écrit d’Amérique que Lindbergh songerait à partir fin mai à bord d’un monoplan Ryan : le « Spirit of Saint Louis » pour effectuer le trajet New York – Paris.
Nungesser dont la devise guerrière est « Nunc, je sers » et son ami le marin borgne Coli décident qu’il est temps de brusquer les choses. Ils fixent arbitrairement la date du jeudi 5 mai 1927 puis se disent que le 8, fête de Sainte Jeanne d’Arc, ça aurait de la classe ! (C’est assez amusant de constater qu’aujourd’hui, la Sainte Jeanne d’Arc est fêtée le 9 mai, le 8 mai étant célébré la victoire de 1945 !)
Le 4 mai, l’Oiseau Blanc échappe de justesse à un incendie …
8 mai 1927 : 4 heure 50 : les vantaux du hangar s’écartent. Dans le silence, un long frisson parcourt la foule comme le souffle de la tempête – qui a sévit toute la nuit – sur un champ de blé mur. Sur le fuselage immaculé de l’appareil, le funeste blason a pris sa place ; « d’argent sur champ de sable, portant cercueil au chef, tête de mort en abîme, tibias croisés en pointe, chandeliers à flancs dextres et senestres ». La météo est loin d’être fameuse et un front actif est attendu. Dans cette aube pâle où stagne la brume, les deux héros ont des allures de chevaliers moyenâgeux. L’un casqué, l’autre, le visage à moitié masqué par un bonnet de laine noir qui cache son œil absent. Nungesser s’est confessé la veille pour cette phénoménale bataille. Les militaires présentent les armes, créant ainsi une haie d’honneur qui mène les deux hommes à leur destrier d’acier. Le Tout Paris du spectacle est là ainsi que les ministres et les officiers généraux. La tradition chevaleresque de l’aviation militaire de la première guerre mondiale, remise à l’honneur par les Fonck, Guynemer, Garros… est bien vivante.
« Mon Général, nous ne nous reverrons peut être plus ; aussi je vous demande de témoigner, s’il en était besoin, que nous avons bien préparé notre tentative. A Dieu vat ! »
et puis, un peu plus loin ;
« On part sans le sou. Il m’en restait quatorze, je les ai lancé à quelqu’un…Nous, on va jouer notre peau, mais en beauté et chaudement. Si les américains nous demandent nos passeports, je fais demi tour ! »
Coli regagne son poste de pilotage en distillant quelques astuces savoureuses tandis que, silencieux, Nungesser le suit. En guise de visite prévol, quelques coups de palonnier et, à 5 heures 17, c’est le démarrage des moteurs. Du premier coup. Sur la piste du Bourget, l’Oiseau Blanc prend de la vitesse et s’arrache du sol par petits bonds. Il lui faut plus d’un kilomètre et quarante six secondes pour décoller du point précis qu’il a prévu.
L’avion marin larguera son train un peu plus tard. Il descend les boucles de la Seine à basse altitude car il est très lourd. A 6 heures 45 ; il survole Etretat et, suprême classe, le Breguet XIV du Capitaine Vanson vient le frotter des ailes, embrassant ainsi le Grand Charles, une dernière fois, sur la joue.
La bataille de l’Atlantique commençait. On ne les revit pas.
Ont-ils péri en Atlantique, ou se sont-ils perdus au dessus du Canada après avoir survolé Terre Neuve ?
Nous célébrons cette année les 80 ans de cette tentative. Les médias, même aéronautique, n’ont pas rappelé cet exploit.
Le 21 mai, avant même de poser le pied sur le sol de France, Lindbergh demande : « les a-t-on retrouvés ? ». Sa première visite est pour la mère du Charles disparu, recevant le Charles triomphant.
Les 14 et 15 octobre, Costes et Le Brix, à bord d’un Breguet 19 GR baptisé « Nungesser et Coli », effectuent la première traversée sans escale de l’Atlantique Sud entre Saint Louis du Sénégal et Natal au Brésil.
Costes et Bellonte ne vaincront l’Atlantique Nord (Paris – New York) – à bord du « Point d’Interrogation » que le premier septembre 1930 en 37 heures et 18 minutes.
Confortablement assis dans mon fauteuil de classe économique (…), je ne me lasse pas de scruter l’étendue maritime. Durant la première partie du trajet, pas la moindre couverture nuageuse ne m’empêche d’observer l’immensité liquide parfaitement vide. Pas le moindre growler, pas le moindre sillage de bateau. Comme je suis assis en place gauche, je n’ai que peu de chance d’observer la moindre terre avant …Terre Neuve !
Et puis, en approche du confluent du Gulfstream et du courant du Labrador, un pointillé de petits nuages bien alignés fait son apparition. Au fur et à mesure de la course vers l’Ouest, ces boules de coton se soudent et donnent une espèce de banquise aérienne mal peignée avec ses failles en escaliers, ses plaines duveteuses et ses étranges canyons qui trouveraient leurs places dans des cauchemars tout en rondeurs…
Nous devons survoler Terre Neuve car la carte déroulante qui s’affiche sur les moniteurs TV indique que nous sommes presque à la verticale de Gander. La couche se fragmente et laisse apparaître des lacs et des bras de mer qui scintillent comme des flaques de mercure dans un soleil bas qui procurent une image en noir et blanc. C’est un paysage de toundra avec des landes jaunâtres et des forêts de résineux rabougris.
Je me souviens soudain que des pêcheurs des baies de Fortune et de Plaisance, ignorant tout de la tentative de l’Oiseau Blanc, ont déposé sous la foi canadienne du serment, devant des commissions canadiennes, américaines et françaises, d’avoir vu le 9 mai 1927, vers 8 heures 15 heure locale, passer un gros biplan blanc, sans roues, volant vers le Sud Ouest dans le vent de neige qui commençait…Tout colle ; date, heure, description, cap, météo…
Les bras de mer succèdent aux lacs et la couche se referme inexorablement, laissant parfois apparaître fugitivement les îles du Golfe du Saint Laurent. Nous abordons le survol de la Nouvelle Ecosse.
Je me souviens alors qu’en 1932, un trappeur canadien français, descendant le cours de la rivière Péribonka, au Nord de Chicoutimi, découvre à demi enterrée dans le sable une bouteille qui contient un message daté du 10 mai 1927, donnant une position et signé Nungesser et Coli. Le billet, soigneusement envoyé aux archives françaises a disparu… La dépression signalée à Terre Neuve les aurait emportés au Nord de leur route et ils auraient tenté un amerrissage sur le Saint Laurent près de Québec ? Puis, les conditions s’améliorant, ils auraient mis cap au Sud où des traces de carlingues auraient été retrouvées dans les années 30 par un avion de l’USAF et, même les débris du moteur, dans le Maine sur la route de New York…
En attendant, le 747 – 400 d’Air France (vieux modèle) poursuit son chemin sur Boston. Le pilote n’a pas encore entamé sa descente mais a annoncé une météo médiocre à destination. Comme il y a du trafic sur zone, nous « hippodrommons » plusieurs fois du côté de Portland. Inutile de chercher à découvrir Cape Cod car cette fois ci la couverture nuageuse a l’épaisseur d’un bel édredon. Pour un pilote « basiquely » VFR, traverser la couche, même en pas, est une épreuve déplaisante. L’appareil tangente quelques instants ce lit bouillonnant de vapeur grisâtre, comme pour prendre une dernière goulée d’air frais puis, manifestement à contre cœur, s’enfonce dans cette laine de verre qui le chahute un peu. Et les minutes en IMC s’égrainent. Sans instruments à consulter, c’est un peu stressant. Et la couche est épaisse puisqu’on en sort à moins de 500 pieds…Au dessus d’une mer noirâtre et agitée.
Avec un gros porteur, le contact avec le sol est moins feutré qu’avec un AA5A…Le terrain est détrempé. Dans le lointain, les grattes ciel de Boston égratignent les nuages. Nous abandonnons à tribord une longue queue d’appareils qui attendent une clairance pour décoller et retrouver le soleil.
Les opérations d’immigration, d’habitude tatillonnes aux USA, se passent fort bien et nous prenons la navette pour le centre ville. Les premiers pas dans une ville inconnue sont toujours un moment de magie qu’il faut savoir savourer. Tirer sa valise à roulettes sur les plaques bétonnées des trottoirs au milieu d’une foule qui grouille en tous sens, observer les piétons qui hâtent le pas à la sortie des bureaux la main gauche collée à l’oreille par un portable qui semble faire partie de leur chair et s’insinuer sur un asphalte qui ne voit jamais le soleil au milieu d’immeubles de dizaines d’étages aux styles architecturaux variés et disparates.
South Central, Atlantic Avenue, Summer Street…Il n’y a pas à dire, cette fois, on est aux States.
Je ne peux m’empêcher d’imaginer ce que Nungesser et Coli auraient pu vivre en débarquant ici, dans le nouveau monde. Au fond de moi, je suis presque sûr que la grande traversée, ils l’ont réussie. Ce n’est que l’arrivée qu’ils ont ratée. Pourquoi si peu de renseignements sur l’origine du moteur retrouvé qui aurait pu – ou non – authentifier cette expédition extraordinaire de 1927 ?
http://www.aerobuzz.fr/spip.php?article844